La ligne de Patagonie, la plus australe du monde

Voler en Patagonie était en 1930 un acte d’héroïsme. Les pilotes devaient affronter le vent violent, le froid glacial et en hiver des pistes couvertes de neige, avec des moyens de communications et d’orientation rudimentaires.

> Revoir le sujet sur l’Aéropostale dans l’émission « Faut pas rêver » spécial Argentine sur France 3 (Voir à 22 min. 30)

Les premiers vols dans cette région furent effectués par l’escadrille du capitaine Antonio Parodi en 1922 et 1923. Ces reconnaissances furent considérées comme une «mission suicide».

Ces relèvements servirent à Paul Vachet, premier directeur de l’exploitation de la Compagnie Aeroposta Argentina, pour préparer l’ouverture d’une ligne régulière longeant la côte Atlantique argentine.

carnet de vol aeropostale musee moron
																  															  

Le 01 Novembre 1930, le premier tronçon de la ligne de Patagonie comprise entre Villa Harding Green à Bahia Blanca jusqu’à Comodoro Rivadavia avec comme escales intermédiaire San Antonio Oeste et Trelew est inaugurée.

Quatre Laté 25 effectuent le vol avec entre autres comme pilotes Jean Mermoz accompagné de Marcel Bouilloux-Lafont, Président de la Compagnie et Antoine de Saint-Exupéry nouveau directeur de l’exploitation de la Compagnie  » Aeroposta Argentina « . Ce dernier, voyage avec les premiers sacs de courriers.

 

Après l’ouverture du tronçon Bahia Blanca / Comodoro Rivadavia, Saint-Exupéry se lance dans les repérages de la seconde partie allant de Comodoro Rivadavia à Rio Gallegos en passant par Puerto Deseado, San Julian et Santa Cruz (Cf: ligne violette sur la carte). Le projet de joindre Punta Arenas au Chili ne vit pas le jour… Ni même la fantasque étape du Paso Ibañez.

Bahia Blanca

Bahia Blanca fut choisi comme la tête du premier tronçon de la ligne. Le courrier arrivait de Buenos Aires ou en repartait par voie ferrée.

san antonio oeste late 25 baroaltimètre
																  															  

San Antonio Oeste

San Antonio Oeste, situé dans le creux du golfe San Matias, était l’étape intermédiaire avant Trelew.

Aujourd’hui son aéroport porte le nom d’Antoine de Saint-Exupéry. Les pilotes de la ligne descendaient à l’hôtel El Americano, devenu de nos jours restaurant et salon de thé.

Trelew

Trelew a été construite, comme beaucoup de ville de Patagonie, avec des maisons revêtues de tôles en zinc. A l’époque la majeure partie des matériaux était importée directement d’Europe par bateaux jusqu’à Puerto Madryn et ensuite par train jusqu’à Trelew (59 km). Les autres matériaux venaient de Buenos Aires, de la même manière.

Trelew se situe peu avant l’embouchure du rio Chubut, bon repère pour les pilotes de l’Aeroposta. Aujourd’hui l’hôtel Touring Club, situé en plein cœur historique de la ville, garde encore des souvenirs du passage de Saint-Ex.

trelew vol elena powell jones
																  															  

Plusieurs photos et une plaque commémorative ornent les murs. La brasserie l’hôtel, ainsi que le Grand Salon nous plongent dans l’ambiance des années folles. Les habitants de Trelew se souviennent volontiers de cette page de leur histoire où les avions de la Ligne les sortirent de l’isolement.

Ils se souviennent aussi de la première habitante à avoir fait un baptême de l’air : Elena Powell de Jones, alors âgée de 95 ans !

Comodoro Rivadavia

Comodoro Rivadavia était la tête de pont de la seconde partie de la ligne Sud. C’était l’étape où le courrier changeait de pilote et d’avion. Armando Ulled fut le premier passager d’un vol commercial à Comodoro Rivadavia. Il se souvient :

« Je voulais rendre visite à ma fiancée (novia) qui vivait à Puerto Madryn et la solution du bateau était peu rapide… Ce ne fut point précisément un vol tranquille. Je me suis retrouvé avec des nausées, accoudé sur un des sièges. A la moitié du vol, à travers une petite lucarne qui sépare la cabine du lieu où voyagent les passagers, Saint-Exupéry me passa un petit papier écrit. Puis d’autres et encore d’autres. Sur ces papiers, il me donnait des informations sur le vol et me demandait mes impressions. Plus tard, il me demanda un sandwich et me dit que nous arriverions dans deux heures. »

puerto deseado installations aeropostale 1930
																  															  

Puerto Deseado

Vivant à Puerto Deseado à l’époque, Valeriano Pérez écrit dans “Apuntes Historicos del Correo y telégrafo en Puerto Deseado” la petite histoire suivante:

« Arriva un télégramme pour l’aviateur et je fus lui livrer à l’hôtel où il se logeait. J’y trouvais Saint-Exupéry, juste arrivé et accoudé sur l’immanquable bar […]. Je lui remis le pli, il me restitua le reçu signé, et comme je ne me retirais pas, peut-être pensa t-il que j’attendais un pourboire. Il me caressa alors la tête et me donna une monnaie. Je balbutiais un timide merci et sortis de l’hôtel. Je n’attendais pas un pourboire. J’étais resté médusé en contemplant de si prêt un authentique héros d’un roman de Jules Verne. »

San Julián

Camilia Raquel Aloys de Simonato, fille de Julio Aloys, gérant de l’Aeroposta de San Julián, raconte:

« La première fois que je les vis, je pris peur… Avec leurs grandes vestes en cuir et les lunettes ils ressemblaient à des monstres. Ils entraient toujours par la porte de la cuisine. Ils étaient alors amis de papa et de mon oncle… Je crois que c’était un refuge pour eux… Ils disaient que pour les accueils chaleureux, il n’y avait de gens comme les Patagons, en aucun endroit au monde… Ainsi comme eux nous ouvraient les cieux, nous-mêmes leurs ouvrions-nous nos demeures… Ces hommes amenèrent le monde à notre Patagonie, ils dégagèrent le ciel, ouvrirent les routes… nous avions à les choyer. »

puerto santa cruz bureau poste
																  															  

Santa Cruz

De toutes les étapes de Patagonie, Santa Cruz était la plus isolée. Selon Cambacérès :

«L’atterrissage sur le terrain de Santa Cruz totalement couvert de neige, présentait de nouvelles difficultés. Sans référence, avec les buissons occultés sous le tapis blanc, sans pouvoir préciser l’altitude, il se produisait un phénomène de miroir, semblable à celui de l’eau tranquille. Méconnaissant l’épaisseur de la couche de neige et sa solidité, on devait recourir à un atterrissage sur du sable qui évitait un possible tonneau ou fracture du train d’atterrissage. Sur sable, c’était un atterrissage spécial, mais coutumier des pilotes français en Afrique, qui en cas d’atterrissage d’urgence devaient amoindrir le violent choc contre le sol. »

Rio Gallegos

Le plan d’Aeroposta Argentina fut accompli : le 31 Mars 1931 Saint-Exupéry inaugura les vols jusqu’à Rio Gallegos. Il amena depuis Buenos Aires Marcel Bouilloux-Lafont et des journalistes.

A l’atterrissage, ils furent accueillis par la population en ferveur. Ce même jour, des baptêmes de l’air eurent lieu pour que les habitants vainquent leur peur des avions.