Les souvenirs de l’Aéropostale à Buenos Aires

Traces et hommage aux légendes de l’Aéropostale à Buenos Aires

Antoine de Saint Exupéry est celui des pionniers français de l’Aéropostale qui resta le plus longtemps en Argentine, de mi-octobre 1929 jusqu’à la fin du mois de janvier 1931. Son talent comme aviateur et écrivain fit de lui une légende, dont on peut retrouver des empreintes dans les rues de Buenos Aires. Ces traces de son passage sont d’autant plus émouvantes qu’il ne put jamais revenir dans ce pays qu’il aimait, suite à la mise en liquidation judiciaire de l’Aéropostale en son absence.

appartement saint exupery galerie guemes
																  															  

Nostalgie qu’il écrivit d’ailleurs à son successeur Rufino Luro Cambaceres, après des mois de douloureux mutisme : « Il n’y aucune période de ma vie que je préfère à celle que j’ai vécu avec vous. »

Venu à 29 ans en Argentine pour répondre à l’appel de Didier Daurat, chef d’exploitation de la Compagnie Aéropostale, il fut accueilli à son arrivée par ses amis Guillaumet, Reine et Mermoz qui l’installèrent à l’hôtel Majestic, sur l’avenue de Mayo. Le pilote argentin Rufino Luro Cambaceres le décrit dans son livre Rumbo 180°:

« Large d’épaules, grand, ses bras qui pendaient tout au long de son corps, avec une marche ondulée, semblable à celle d’un ours; nous avons vu pour la première fois, celui qui, par ses efforts, sa capacité et sa qualité d’homme, allait rester pour toujours lié au succès des communautés les plus australes de la terre : Antoine de Saint-Exupéry. À ce moment là, je n’ai pas pu imaginer toute l’affection qui allait l’unir pour toujours à tous les camarades de la ligne. »

ascenseur guemes saint exupery
																  															  

Il s’installa ensuite dans l’appartement n°605 de l’immeuble de 15 étages dont les ascenseurs partaient de la Galerie Güemes, au 165 de la rue Florida. Il eut au début beaucoup de mal à s’adapter à la métropole argentine dans laquelle il se sentait à l’étroit, après des années passées entre l’immensité du Sahara et la fièvre du Paris des années 30.

Il apprit peu à peu à se sentir chez lui, comme il l’explique dans une lettre à sa mère : « Je rencontrerai sûrement d’autres qui aiment la musique et les livres, et me consoleront un peu du Sahara et de Buenos Aires, qui est une autre sorte de désert.»

Il avait pour habitude de fréquenter les cabarets Tabaris et Armenonville où se jouaient les tangos à la mode. Tout comme son grand ami Mermoz, il fut même ému aux larmes par Carlos Gardel qui chantait à Bahia Blanca, se souvient son collègue Vito Palazzo. Rêveur et sauvage, il ne fréquentait pas beaucoup les cercles intellectuels et mondains. Il fit  toutefois plusieurs fois survoler le pays à l’illustre architecte urbaniste Le Corbusier, alors de passage en Amérique Latine. Il visita aussi la villa de San Isidro où Victoria Ocampo réunissait régulièrement ses amis artistes.

Ancien bureau Aeroposta Argentina
																  															  

Il passa toujours beaucoup de temps en vol à sillonner toute l’Argentine pour ouvrir de nouvelles lignes ou assurer des liaisons. Il raconte, dans Terre des Hommes, combien ces longues traversées silencieuses l’inspiraient : « J’ai toujours, devant les yeux, l’image de ma première nuit de vol en Argentine, une nuit sombre où scintillaient seules, comme des étoiles, les rares lumières éparses dans la plaine. Chacune signalait, dans cet océan de ténèbres, le miracle d’une conscience. Il faut bien tenter de se rejoindre.»

Saint Exupéry travaillait le reste du temps au sol dans les bureaux de l’Aéropostale, dont une humble plaque commémore aujourd’hui l’existence, à l’angle des rues Colon et Vicente Lopez. Successeur de Paul Vachet à la tête de l’Aéropostale, Saint-Exupéry dut en effet vite consacrer plus de temps à la gestion administrative de la compagnie, de son personnel et de son matériel (15 aérodromes répartis le long des 3 lignes aériennes). Inlassable passionné d’aviation, il était très souvent dans les hangars de l’aéropostale, comme en témoignent les photos prises par un ancien mécanicien, Gilbert Pellaton.

sculpture regazzoni recoleta
																  															  

Ces hangars restent inchangés, et on peut les voir à l’aérodrome Général Pacheco, dans les quartiers au Nord de la ville de Buenos Aires. C’est là que Jean Mermoz atterrit le 21 mai 1930, sous les acclamations de la foule à laquelle s’était joint Saint Exupéry pour le féliciter de son exploit transatlantique. Jean Mermoz a d’ailleurs les honneurs d’une statue à l’Aeroparque Jorge Newbery sur la Costanera Norte, pour avoir réalisé la première traversée de l’Atlantique en avion.

statue jean mermoz aeroparque
																															

Saintex, comme le surnommaient ses amis argentins, ne trouva pas seulement en Argentine un terrain de prédilection pour ses passions d’aviateur et d’écrivain. Il y tomba aussi follement amoureux de Consuelo, une belle et jeune veuve venue du Salvador venue à Buenos Aires pour régler l’héritage de son défunt écrivain de mari, Enrique Gomez Carrillo. Ils se marièrent le 23 avril 1931, à leur retour en France.

70 anniversaire disparition saint exupery
																  															  

C’est bien plus tard, lors de son exil à New York, que Saint Exupéry écrivit l’œuvre qui le rendit célèbre dans le monde entier : Le Petit Prince, fruit de ses longues méditations en vol. Depuis 2014, un statue de métal soudé intitulée “Le Petit Prince et le Renard” de Carlos Regazzoni évoque dans un jardin du quartier de Recoleta ce livre qui touche des générations d’Argentins, comme un clin d’œil posthume de celui qui sut si bien s’attacher à leur pays.