Le Palacio Barolo : une œuvre dantesque à Buenos Aires

Le Palacio Barolo : une œuvre dantesque à Buenos Aires

Une vue unique sur la ville

Un projet démesuré

Luis Barolo, chef d’entreprise italien du Piémont, arrive à Buenos Aires en 1890. Il est le premier à importer des machines à filer le coton dans le pays, et monte un négoce d’exportation de tissu du Chaco vers l’Europe.

Il fait ainsi fortune dans le textile, et décide à la fin des années 1910 de construire le plus haut édifice de Buenos Aires, et d’Amérique du Sud, qui porterait son nom.

Le lieu choisi pour la construction de son palais n’est pas le fruit du hasard.

L’avenida de Mayo est particulièrement prestigieuse à l’époque, entre le Congreso (le Parlement) et la Casa Rosada (la Maison Rose, siège de la Présidence). L’avenue peut être encore aujourd’hui considérée comme les Champs Elysées argentins.

Barolo fait appel pour ce projet à l’architecte italo-argentin Mario Palanti (1885 – 1979). Né à Milan, celui-ci arrive en 1909 à Buenos Aires, afin de travailler pour de riches italiens installés en Argentine et en Uruguay. Il œuvre pendant 10 ans sur de nombreux projets, avant que Barolo, rencontré dès 1910, ne lui confie ce qui restera comme son chef d’œuvre.

Palacio Barolo avenue de Mai à Buenos Aires
																  															  

La construction de cet incroyable édifice débute en 1919, et son inauguration a lieu le 7 juillet 1923. Avec ses 100 mètres de hauteur, il est jusqu’en 1935 la plus haute construction de la ville et du pays. Il faut même une autorisation spéciale pour commencer les travaux, le bâtiment dépassant de 4 fois la hauteur maximale permise à l’époque pour cette Avenue.

D’une superficie de 16.630 m2, il nécessite par ailleurs 650.000 tonnes de béton armé, matériau novateur pour l’époque, et 1,5 millions de briques. Le marbre, utilisé notamment pour les 1.410 marches du palais, est importé de Carrare, en Italie, et une usine est entièrement dédiée à fournir l’énergie nécessaire pour l’édifice.

Le phare du Palacio Barolo
																															

Un phare d’une puissance de 300.000 bougies (unité de mesure de l’époque, équivalent à 270.000 watts au total), culminant à son sommet, est par ailleurs érigé.

Celui-ci doit permettre notamment la communication avec le Palacio Salvo, son pendant à Montevideo, inauguré en 1928.

Ainsi, le Palacio Barolo est définitivement un ouvrage démesuré pour l’époque.

Il possède un style architectural particulier, un mélange d’Art nouveau et d’éclectisme, avec des réminiscences gothiques et une coupole dont l’influence est à chercher du côté de l’Inde.

Barolo a pour idée de n’utiliser que les 3 premiers étages, et de louer les étages supérieurs. Il fait par ailleurs construire 9 ascenseurs : 7 pour les locataires, 2 autres étant secrètement installés dans les colonnes pour son usage personnel.

Mais la singularité du Palacio Barolo ne tient pas seulement à sa démesure.

Les premières des 1410 marches du palais
																  															  

Un hommage à la Divine Comédie

L’architecte Mario Palanti est totalement fasciné par le poète italien Dante Aliegheri (1265 – 1321), également appelé le poète suprême, ou le père de la langue italienne. Il décide ainsi de dédier le Palacio Barolo au chef d’œuvre du poète, la Divine Comédie.
Écrit selon les estimations entre 1307 et 1321, ce poème épique est considéré comme un chef d’œuvre italien et universel, qui marqua le passage de l’âge médiéval à la renaissance. Le titre original est Comédie (Commedia), car l’histoire possède une fin heureuse, à l’inverse de la tragédie. Le terme Divine n’est ajouté que plusieurs siècles plus tard par Giovanni Boniccaccio, écrivain italien du XIVe siècle.

Écrite en dialecte florentin, la Divine Comédie eut une influence majeure sur la construction de la langue italienne moderne, et inspira de nombreux artistes comme Boticelli, Delacroix ou Rodin.

Tout d’abord, la Divine Comédie ayant été écrite au XIVe siècle (1307 – 1321), Barolo achète les deux édifices présents sur la cuadra (pâté de maison) entre les numéros 1300 et 1400, et les fait raser pour obtenir l’emplacement.

Ensuite, l’édifice mesure 100 mètres de haut, pour les 100 chants de l’œuvre, avec 22 étages, tout comme le nombre de strophes de la Divine Comédie.

Les étages du palais sont divisés en 3 parties (enfer, purgatoire et paradis). Le rez-de-chaussée correspond à l’enfer, les 14 premiers étages au purgatoire, tandis que les 9 hiérarchies du paradis sont représentées par les 8 derniers étages, et par le phare.

Ce dernier représente l’empyrée, la plus élevée des sphères célestes, habitée par les dieux et contenant les astres. Il n’est pas exactement situé au 23e étage : on peut s’approcher de Dieu, mais impossible d’arriver à sa hauteur…

Ce phare, inspiré d’un temple hindou dédié à l’amour, est une initiative de Palanti, et représente l’union tantrique entre Dante et sa muse Béatrice.

Les 9 voûtes représentent les 9 étapes de l’initiation et hiérarchies de l’enfer. Sur la façade et à différents étages de l’édifice, on retrouve des citations en latin, ainsi que des représentations des animaux du poème, dont des condors et des dragons en enfer.

C’est une œuvre dense et complexe, aux nombreuses allégories et références mystiques. Elle narre le passage de l’auteur dans les différentes étapes de l’enfer, du purgatoire puis du paradis.

Ainsi, le Palacio Barolo est tout entier une référence à l’œuvre.

Vue Enfer depuis le Purgatoire
																															

Par ailleurs, le marbre vert, rouge et blanc présent dans le palais rappelle les couleurs nationales italiennes.

Deux chiffres symbolisent la perfection dans le Palacio Barolo. D’une part le nombre d’or, que l’on retrouve dans la nature, et dont la proportion est respectée entre la largeur et la longueur de l’édifice.

De l’autre le nombre Pi (3,14, soit le résultat des 22 étages divisés par les 7 ascenseurs publics), symbole du cercle, forme associée à la perfection, et représentant les niveaux de l’enfer dans la Divine Comédie.

Dans l’œuvre de Dante, l’entrée au Paradis est situé sous la Croix du Sud, l’équivalent de la Grande Ourse pour l’hémisphère Sud : le Palacio est aligné sur cette constellation lorsque, dans les derniers jours de juin, elle passe au dessus de l’édifice.

Une autre référence est quant à elle extérieure au palais. Rodin s’est inspiré de la Divine Comédie pour son œuvre la plus célèbre, le Penseur, qui représente Dante contemplant l’entrée de l’enfer. Barolo fit ainsi installer une copie de cette statue à Buenos Aires, non loin du palais sur la plaza Congreso. Le penseur, encore visible aujourd’hui, tourne le dos au congrès… car il regarde le Palacio Barolo, et avec lui l’enfer.

Un mausolée pour Dante Alighieri

L’idée de Barolo et de Palanti est de rapatrier les restes du corps de Dante à Buenos Aires, et de faire du Palacio Barolo un mausolée pour le poète. C’est dans cette optique qu’idéalement la construction du palais doit être terminée en 1921, pour les 600 ans de la mort du poète (elle le fut en 1923).

Plusieurs raisons expliquent cette démarche. Tout d’abord, à cette époque l’Argentine connait un âge d’or incroyable, et a devant elle un futur prospère, tandis que l’Europe qui sort tout juste de la première guerre mondiale semble sur le point de s’effondrer. Le magnat et l’architecte craignent donc pour la sécurité du corps de Dante, enterré à Ravenne en Italie.

Ensuite, ils souhaitent le rapatrier dans l’hémisphère Sud, car c’est dans la moitié australe de la planète que Dante décrit l’entrée du Paradis. Les deux phares du Barolo et du Salvo, des deux côtés du rio de la Plata, figurent d’ailleurs symboliquement cette entrée.

Enfin, une troisième raison, non prouvée mais très plausible au vu des récentes recherches, pourrait expliquer la démarche. Mussolini en personne aurait souhaité la construction de ce mausolée à Dante.
Avec un objectif de prestige culturel, dans un Buenos Aires en plein essor et essentiellement peuplé d’immigrants italiens. Ceci expliquerait le très grand secret entourant les procédures de rapatriement des restes du poète.

Pour abriter celles-ci, Palanti réalise lui-même une statue en bronze à Trieste, en Italie. Il s’agit d’un condor, emmenant le corps de Dante s’élevant au Paradis. Celle-ci se perd néanmoins pendant le voyage en bateau entre l’Italie et l’Argentine.

On retrouva la statue originale il y a seulement une quinzaine d’années à Mar del Plata, en Argentine. Le propriétaire se refusant à donner les modalités d’achat de l’œuvre, son histoire reste un mystère.

Néanmoins, grâce aux photos permises par le propriétaire, on reproduisit à l’identique en 2010 cette statue, aujourd’hui dans le hall de l’édifice.

Vue sur le Congreso depuis le Palacio Barolo crédit Flickr CC carlawosniak
																  															  

Un chef d’œuvre réhabilité


Barolo meurt en 1923
, l’année même de la fin de la construction de son palais. Ce dernier connait par la suite deux propriétaires, avant de devenir un ensemble de propriétés individuelles. L’édifice abrite aujourd’hui des bureaux.

On doit à l’historien et architecte argentin Carlos Hilger la redécouverte du lieu, et les recherches autour du Palacio Barolo. Celles-ci se poursuivent, l’endroit n’ayant pas encore livré tous ses secrets…

Le Palacio Barolo est classé en 1997 Monument Historique National, et son phare est réhabilité en 2009. Des visites sont organisées pour redécouvrir ce lieu hors du commun, à la fois chef d’œuvre architectural, hommage poignant à Dante Alighieri et témoignage historique de l’âge d’or argentin.

A noter que le Palacio Salvo quant à lui ne possède pas toutes ces références à Dante. Originellement hôtel de luxe, il est aujourd’hui constitué d’appartements, et son phare ne fonctionne plus.

Visiter le Palacio Barolo

De jour, des visites guidées d’une heure, en espagnol et en anglais, sont possibles deux fois par semaine.

Vous débutez par une présentation au rez-de-chaussée, avant d’atteindre le 4e puis le 14e étage, dernière étape avant les 8 étages vous menant au paradis : une vue exceptionnelle sur toute la ville de Buenos Aires, depuis le 22e étage et à plus de 100 mètres de hauteur.

Clou du spectacle, vous pouvez monter sur la coupole contenant le phare du Barolo, et profiter d’une vue à 360 degrés. Adrénaline garantie. Vous terminez la visite par une collation dans un bureau de l’édifice, qui reconstitue l’ambiance des années 20.

De nuit, la visite est sensiblement la même, mais la magie du lieu est décuplée. Les bureaux de l’édifice se sont vidés, le silence ajoute au mystère de l’endroit.

Par ailleurs, l’émotion atteint son paroxysme lorsque votre guide en profite pour allumer le phare, le pointant vers la coupole du Congreso, et la faisant tourner sur la ville.

Cette vue nocturne sur la capitale est une rareté dont il ne faut surtout pas se priver. Une dégustation de vin clôt la balade dans le temps.

A noter qu’il est possible de réaliser des visites privées du Palacio Barolo (nous consulter).

Le Palais Barolo – Av. de Mayo 1370
Visites d’une durée de 45 minutes, le lundi et jeudi à 16h, 17h, 18h et 19h, samedi à 17h sur réservation.

Visites nocturnes d’une durée de 1h30 (sur réservation) : mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 20h30.

Visites privées (de jour ou de nuit) : nous contacter.