Hugo Pratt, le père de Corto Maltese

Hugo Pratt, le père de Corto Maltese

L’auteur de Corto Maltese connut en Argentine des années fructueuses en terme de création.

Les treize vies d’Hugo Pratt

« J’ai treize façons de raconter ma vie et je ne sais pas s’il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre », disait Hugo Pratt dans son autobiographie le Désir d’être inutile (Robert Laffont).

Né en Italie en 1927, il passe son enfance à Venise avant de rejoindre son père militaire en Ethiopie, que l’Italie occupe depuis 1935. Il y découvre et déteste le fascisme et le colonialisme, commence à dessiner, se retrouve plongé dans la Seconde Guerre mondiale, enrôlé par la police allemande, dont il s’échappe pour s’engager auprès des alliés.

En 1949, à l’âge de 22 ans, il s’embarque pour l’Argentine, où il vivra plus de dix ans. Il a déjà débuté sa carrière de dessinateur avec l’Asso di Picche (L’As de pique), sa première histoire publiée, dans une revue italienne. Il aime l’aventure, fait plusieurs fois le tour du monde, nourrit son imagination et ses personnages de ses rencontres et découvertes. À Buenos Aires, il dessine plusieurs histoires dans des revues: les enquêtes du détective Ray Kitt, Sargento Kirk, Ticondegora, Ernie Pike.

Corto Maltesse esquisse Hugo Pratt
																  															  

Corto Maltese apparaît pour la première fois en 1967 dans la revue italienne Sergent Kirk sous le titre la Ballade de la mer salée, une histoire écrite et dessinée par Hugo Pratt. Corto n’est encore qu’un personnage secondaire, mais il deviendra bientôt le héros d’autres histoires, le double de Pratt. Le succès vient dans les années 1970, en France, en Belgique, en Italie. Dès le premier épisode de Corto Maltese, Hugo Pratt a donné le ton en rénovant les codes de la bande dessinée, en imposant la narration au même titre que le dessin.

Son personnage, empreint de poésie et de sensualité, est d’une telle profondeur qu’il semble exister réellement, d’autant qu’il rencontre au fil de ses pérégrinations des personnages bien réels (Jack London, Hermann Hesse, Butch Cassidy…). Le dessin est brut, en noir et blanc, visant à obtenir des effets expressionnistes pour restituer des atmosphères.

Corto Maltesse
																															

Hugo Pratt travaille sur deux albums avec son compatriote et ami Milo Manara. Ensemble ils publient El Gaucho, en 1991: l’histoire des invasions anglaises dans le Río de la Plata au début du XIXe siècle. Pratt crée les Scorpions du désert et illustre les Lettres d’Afrique de Rimbaud ou Poèmes de Rudyard Kipling. Dans le Dernier Vol, il raconte la fin tragique du pionnier de l’Aéropostale et écrivain Antoine de Saint-Exupéry puis se lance dans une nouvelle œuvre, Morgan, juste avant d’être emporté par un cancer en 1995.

Les mille vies de Corto Maltese

Corto Maltese aurait été conçu à Buenos Aires, dans le quartier de La Boca, et est né en 1887 à Malte, d’un marin britannique et d’une Gitane de Séville. Il grandit dans le quartier juif de Cordoue, en Andalousie, où il étudie le Talmud et la Cabale et prend le goût des signes et des symboles. Alors qu’il a à peine 18 ans, en 1904, Corto Maltese débarque en Mandchourie, en plein conflit russo-japonais, où il devient l’ami du correspondant de guerre Jack London et rencontre pour la première fois Raspoutine, jeune déserteur de l’armée du Tsar qu’il croisera souvent (La Jeunesse, 1981). Ils partent ensemble pour l’Afrique à la recherche des mines du roi Salomon mais une mutinerie et un cargo providentiel les font atterrir à Valparaíso, au Chili. En Patagonie argentine, Corto fait la connaissance de Butch Cassidy, voleur de bétail et de banque, qu’il retrouvera quelques années plus tard.

Corto Maltesse éternel aventurier
																  															  

Corto Maltese voyage encore un peu partout et se choisit finalement un métier : gentilhomme de fortune. Autrement dit pirate, version héros romantique. Le voici, en 1913, sur une île cachée dans le Pacifique Sud (la Ballade de la mer salée, 1967), déjà séducteur et cultivant un air mystérieux, espèce de dandy marin avec ses favoris, sa boucle d’oreille côté gauche, sa casquette de capitaine. Pas assez cruel pour être un bon pirate, esprit libre voire libertaire, il va où l’aventure et la curiosité le mènent, en Irlande (les Celtiques), en Ethiopie (les Ethiopiques), à Venise (Fables de Venise), en Chine et en Amérique du Sud, notamment dans les Caraïbes et au Brésil (sous le signe du Capricorne).

Corto Maltese aime chasser les trésors (Corto Maltese en Sibérie, la Maison dorée de Samarkand) et tout ce qui touche à l’occultisme, à la magie noire, aux légendes, à l’ésotérisme. Il rencontre de belles femmes ensorcelantes mais on ne lui connaît aucun amour. En 1925, il est à la recherche de l’Atlantide (, 1988). Et puis on perd sa trace peu avant ses 40 ans. Il aurait disparu pendant la Guerre d’Espagne ou beaucoup plus tard au Chili… c’est la dernière légende de Corto.

Le Tango de Corto

Dans Tango (1987), Corto Maltese est de retour à Buenos Aires après quinze ans d’absence. Il recherche les traces d’une amie qui a disparu et retrouve celles de ses vieux compères Butch Cassidy et Sundance Kid, avec un Butch devenu grand propriétaire en Patagonie. Histoires de bandits, de prostitution, de corruption dans les milieux mafieux de la Buenos Aires des années 1920 et de tango, une musique liée aux années de jeunesse d’Hugo Pratt en Argentine, un tango en train d’écrire son histoire quand Corto revient à Buenos Aires en 1923.

Une ambiance nocturne de rues pavées et de farolitos (lampadaires), de cafés et de tramways, de ciel avec deux lunes pour une histoire racontée comme un roman noir. Après la mort de Pratt, une édition de Tango est parue accompagnée d’un disque, les Tangos de Corto, du Trio Esquina. Le titre original de l’album de Pratt, Y Todo a media luz, est inspiré d’un tango composé par Donato en 1924, A Media Luz.