Le Petit Prince et l’Argentine

Quand Saint-Exupéry arrive en Argentine en 1929 afin de prendre en main la direction de l’Aeroposta Argentina, il est rapidement amené à s’occuper de la ligne Bahia Blanca – Rio Gallegos. Il est alors fasciné par la beauté de la Patagonie et découvre en elle une source d’inspiration et de réflexion nouvelle. Plus tard, on retrouve dans ses écrits des références explicites ou implicites à son passage dans la région… Et dans le Petit Prince ?

> Revoir le sujet sur l’Aéropostale dans l’émission « Faut pas rêver » spécial Argentine sur France 3 (Voir à 22 min. 30)

Plusieurs indices peuvent laisser imaginer que Saint-Exupéry s’est inspiré des rencontres et observations faites lors de son séjour en Argentine pour la rédaction du Petit Prince.

Tout d’abord, en Patagonie, sur la péninsule Valdès : Certains rapportent que Saint-Exupéry se serait posé d’urgence, et qu’il serait resté de nombreuses heures face à l’île aux oiseaux en attendant la réparation.En regardant une carte, on remarque que cette île ne se situe pas sur la ligne la plus directe entre San Antonio Oeste et Trelew

Mais, faute d’instruments précis pour naviguer, les avions de l’époque devaient sans doute suivre la côte à vue. On peut aussi penser que la forme curieuse de la péninsule Valdès vue du ciel aurait attiré l’œil du pilote à l’approche de l’étape de Trelew. Saint-Exupéry aurait alors survolée l’île aux oiseaux. Sa forme particulière vue depuis la terre comme du ciel (jusqu’à une altitude de 300-400 mètres) fait penser à un chapeau…

Ou bien à un boa digérant un éléphant ! San José à seulement 75 mètres du bord de l’isthme qui mène à la péninsule Valdès. A marée basse, elle est accessible à pied. Mais la traversée est actuellement interdite par mesure de préservation de ce sanctuaire animalier.

lever soleil patagonie
																  															  

Toujours en Patagonie, au sud de Rio Gallegos : Dans son récit « Terre des hommes« , Saint-Exupéry fait un développement sur les petits volcans qui parsèment la plaine entre Rio Gallegos et Punta Arenas.

A la lecture de ce passage, on ne peut s’empêcher de penser aux 3 volcans de la planète du Petit Prince… « Il possédait deux volcans en activité. […] Il possédait aussi un volcan éteint. »!

«Le pilote qui se dirige vers le détroit de Magellan, survole un peu au sud de Rio Gallegos une ancienne coulée de lave. Ces décombres pèsent sur la plaine de leurs vingt mètres d’épaisseur. Puis, il rencontre une seconde coulée, une troisième, et désormais chaque bosse du sol, chaque mamelon de deux cents mètres, porte au flanc son cratère. Point d’orgueilleux Vésuve : posées à même la plaine, des gueules d’obusiers.

Mais aujourd’hui le calme s’est fait. On le subit avec surprise dans ce paysage désaffecté, où mille volcans se répondaient l’un l’autre, de leurs grandes orgues souterraines, quand ils crachaient leur feu. Et l’on survole une terre désormais muette, ornée de glaciers noirs.

Mais, plus loin, des volcans plus anciens sont habillés déjà d’un gazon d’or. Un arbre parfois pousse dans leur creux comme une fleur dans un vieux pot. Extrait de Terre de Hommes, chapitre « L’avion et la planète ».

Encore en Patagonie, à la rencontre du dieu Elal :

Les légendes abondent en Patagonie. Dans la culture Mapuche existe la légende du dieu Elal.

Celui-ci arriva sur la terre avec un vol de cygnes. Cette légende a peut-être inspiré le dessin de l’évasion du Petit Prince qui profita d’une migration d’oiseaux sauvages pour aller visiter la terre !

Par ailleurs, on sait que Saint-Exupéry a survolé le massif du Fitz Roy. La légende Mapuche affirme que le dieu Elal se réfugiait au sommet du pic le plus élevé.

Là aussi on ne peut s’empêcher de penser au dessin du Petit Prince debout sur le sommet d’un pic, l’écharpe tendue à l’horizontale par le vent.

princesses argentines
																  															  

Enfin, à Concordia, au château de San Carlos :

Au cours d’un vol dans la province de Entre Rios, sur la ligne du Paraguay, un problème moteur oblige Saint-Exupéry à se poser dans un champ.

Penché avec son mécanicien sur le moteur, ils entendent alors des voix d’enfants parlant en langue française.

C’est la rencontre de deux jeunes fées mystérieuses et sauvages racontée dans le chapitre « Oasis » de Terre de Hommes.

Un renard et un serpent apparaissent dans ce récit….

« Maintenant, dépliant leur serviette, elles me surveillaient du coin de l’œil, avec prudence, se demandant si elles me rangeraient ou non au nombre de leurs animaux familiers. Car elles possédaient aussi un iguane, une mangouste, un renard, un singe et des abeilles. Tout cela vivant pêle-mêle, s’entendant à merveille, composant un nouveau paradis terrestre. Elles régnaient sur tous les animaux de la création, les charmant de leurs petites mains, les nourrissant, les abreuvant, et leur racontant des histoires que, de la mangouste aux abeilles, ils écoutaient.[…] Mon expérience de ce jeu me troublait un peu. Et j’étais d’autant plus gêné de sentir mes juges si avertis. Juges qui savaient distinguer les bêtes qui trichent des bêtes naïves, qui savaient lire au pas de leur renard s’il était ou non d’humeur abordable, qui possédaient une aussi profonde connaissance des mouvements intérieurs.

[…] Il se fit un silence et pendant ce silence quelque chose siffla légèrement sur le parquet, bruissa sous la table, puis se tut. Je levai des yeux intrigués. Alors, sans doute satisfaite de son examen, mais usant de la dernière pierre de touche, et mordant dans son pain de ses jeunes dents sauvages, la cadette m’expliqua simplement, avec une candeur dont elle espérait bien, d’ailleurs, stupéfier le barbare, si toutefois j’en étais un : « C’est les vipères. »

[…] Heureusement pour moi je souris. Et sans contrainte elles l’eussent senti. Je souris parce que j’étais joyeux, parce que cette maison, décidément, à chaque minute me plaisait plus ; et parce que aussi j’éprouvais le désir d’en savoir plus long sur les vipères. L’aînée me vint en aide : « Elles ont leur nid dans un trou, sous la table.– Vers dix heures du soir elles rentrent, ajouta la sœur. Le jour, elles chassent.

mouton petit prince argentine
																  															  

Cette histoire fut également racontée peu avant la sortie de Terre des Hommes, et de manière un peu différente, dans un article paru dans la revue Marianne  « Princesse d’Argentine » (1939).

L’article rapporte un véritable dialogue entre les petites filles installées en haut d’un arbre et un serpent…

On pense alors volontiers au dialogue entre le Petit Prince et le serpent.