San Telmo, berceau bohème de Buenos Aires

Depuis le XVIe siècle, San Telmo a évolué au rythme de la capitale… Ses demeures élégantes du XIXe ont pris le charme populaire indéfinissable qui fait l’âme de Buenos Aires.

Là où tout a commencé

C’est à l’emplacement actuel du quartier de San Telmo que Pedro de Mendoza, conquistador espagnol, fonde Buenos Aires en février 1536. Ce quartier se développe et héberge l’élite de la cité dans de grandes demeures somptueuses. Mais l’épidémie de fièvre jaune qui sévit à la fin du XIXe siècle pousse les familles riches à quitter San Telmo pour se réfugier dans des quartiers plus au nord de la ville tels que Recoleta et Palermo. Elles abandonnent leurs demeures fastueuses aux populations plus pauvres qui les transforment en conventillos, en les partageant entre plusieurs familles. Le quartier devient alors populaire et voit, avec le quartier tout proche de La Boca, la naissance du tango dans ses bars. Aujourd’hui, on peut encore admirer ces belles façades, témoins de l’âge d’or de Buenos Aires et qui font le charme du quartier.

Le paradis de la chine : entre marché, brocante et halles

Bien que calme en semaine, le quartier de San Telmo est connu pour son grand dynamisme du week-end. On y trouve le Mercado, un marché alimentaire centenaire qui abrite aussi des boutiques de seconde main sous son architecture de halles d’autrefois. Ce qui fait la renommée de ce quartier est sa Feria de San Telmo qui anime la rue Defensa de la Plaza de Mayo jusqu’à la Plaza Dorrego tous les dimanches, avec ses nombreux stands installés tout le long des deux trottoirs. Il y a en a pour tous les goûts avec les centaines de stands d’antiquaires et artisans. Des performances musicales et shows de tango rythment également les dimanches du quartier.

La plaza Dorrego, coeur battant du quartier

La plaza Dorrego, faisant penser à la place du Tertre à Montmartre le dimanche avec ses brocanteurs et dessinateurs, est animée tous les soirs de la semaine quand viennent les beaux jours. Les nombreux cafés historiques ouvrent leur terrasse et les danseurs de tango animent la place. Délimitée par les rues Humberto Primo et Defensa, elle est ornée de deux beaux arbres typiques : gomero ou ficus, et un palo borracho. Le dimanche soir, elle accueille la milonga de l’Indio, aussi appelée des pañuelos blancos.

Le charme désuet des passages

Un peu au sud de la place Dorrego, le Pasaje Defensa : patio colonial abritant plusieurs boutiques, notamment celles d’antiquaires. De l’autre côté, vers le nord, El Zanjón nous fait également faire un voyage à travers le temps et l’histoire de la ville. Cette demeure historique présente une époque différente à chacun de ses étages.

Parc Lezama

À l’extrême sud du quartier se trouve le parc Lezama. Il tire son charme de son dénivelé, ponctué d’escaliers, de belvédères et de statues dans le style antique. Récemment totalement restauré, le Parc est un but très agréable de promenade, où se croisent les habitués du quartier, pour la feria du dimanche, un maté entre amis sur la pelouse ou le manège pour enfants. Ses superbes arbres d’essences diverses et variées sont le fruit d’une commande au célèbre paysagiste Charles Thays. Il borde la résidence de son ancien propriétaire, Gregorio Jose de Lezama, qui abrite aujourd’hui  le musée Historique National.

Des lieux de culte divers

Au  315 de la rue Brasil, vous apercevez les jolies coupoles bleu vif de l’église Orthodoxe Russe. Première église orthodoxe d’Amérique Latine, elle fut construite en 1901  avec des fonds russes. Dans un tout autre style avec sa façade de brique, l’église Danoise de Buenos Aires s’élève Carlos Calvo 257. Inaugurée en 1931 par l’architecte danois Morten F. Rönnow, elle est un exemple typique d’une architecture néogothique. Petite curiosité nordique, une réplique du mythique navire Kopenhavn de Copenhague est accrochée à sa tour carrée centrale. L’église catholique San Pedro Telmo, au 340 de la rue Humberto I, est l’une des plus ancienne de la ville. Édifiée par les Jésuites en 1734, elle est reconnue monument historique national dès 1942 et propose un petit musée intéressant. Sa façade ornée d’azulejos et surplombée de deux tours est particulièrement belle. Le cloître adjacent abrite un musée pénitentiaire.

Le paradis des vieux cafés

El Federal

Fondé en 1864 à l’angle des rues Carlos Calvo et Perú, le bar El Federal peut se targuer d’être le plus ancien de tous les bars notables de San Telmo. Et pourtant, ce ne sont pas les prétendants au titre qui manquent dans ce quartier de vieux cafés. Mais tous n’ont pas eu le privilège d’accueillir le grand tanguero Roberto Goyeneche dit El Polaco, dont la mémoire est perpétuée sur place par des sessions de l’Académie nationale de tango. Nous vous laissons faire vous-même le pèlerinage avec trois conseils. Jetez un œil à la superbe barre de bois et vitrail d’époque, curieusement située en contrebas de la pièce principale. Leur picada sert parmi les charcuteries et fromages les plus honnêtes du quartier. Il ne vous reste plus qu’à explorer la carte des vermouths ; ils les ont presque tous, accompagnés de leurs pubs historiques épinglées aux murs.

Bar Seddón et La Poesia

Le Bar Seddón et La Poesia sont deux voisins au charme fou qui méritent leur conservation dans le patrimoine historique de la ville, au titre de Bar Notable. Selon votre préférence, vous pouvez choisir le menu classique de bodegon à savourer bien engoncé dans l’antre traditionnel du Seddon, ou les picadas conviviales à partager en terrasse de la Poesia. Ils sont très courus par les touristes venus se prendre en photo avec la célèbre petite statue de Mafalda, personnage aigre-doux des bandes dessinées de Quino, qui monte la garde jour et nuit sur un banc à l’angle de la rue.

Coffee Town

Si c’est la saveur unique du café bien torréfié qui vous attire, une option surpasse les autres : le Coffee Town. Juché sur un haut tabouret autour d’un kiosque désuet au beau milieu du marché couvert de San Telmo, vous vous sentirez bientôt revigoré par un jus bien corsé, préparé par celui qui coordonne la formation de bien des baristas portègnes. Et en prime, vous êtes immergés en pleine ambiance populaire, entre les étals de légumes colorés et la plaque de marbre qui a vu s’aplatir un nombre incalculable de milanaises pour le plus grand bonheur des gourmands du quartier.

Café Dorrego

À l’angle sud de la place Dorrego, laissez-vous aller à une halte nostalgique en poussant la porte à battants de l’intemporel café Dorrego. Son comptoir de bois porte la mémoire de temps révolus dans ses innombrables inscriptions qui rappellent les vieux bureaux d’école. C’est là que se réunirent Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato un jour d’été 1975, après plus de 20 ans de brouille politique. Mais le prix de l’histoire et de l’emplacement touristique se traduit par une note plutôt corsée ; mieux veut poursuivre son chemin pour vous poser un moment.

Café Rivas

Vous êtes plutôt d’humeur contemplative ? Envie d’un refuge loin du le tumulte de la rue Defensa pour vous plonger dans votre dernier roman de Cortazar chiné chez le Rufian Mélancolique ? Qu’à cela ne tienne, San Telmo a aussi ses coins de paradis bien gardés. Une fois passée la porte du Rivas, vous vous sentez apaisé par son atmosphère toute en douceur, sa lumière tamisée. Ses boiseries lui donnent un air de bateau en partance pour la rêverie. Notre coup de cœur : les thés exotiques de Tealosophy, à siroter à petites goulées en se laissant bercer par des concerts assez réguliers de jazz .

Café Defensa

Vous maintenez votre cap plein sud sur la rue Defensa, traversez l’avenue San Juan, passez sous le pont de l’autoroute qui abrite une feria de livres d’occasion, le meilleur disquaire du quartier et quelques autres coopératives d’artisans, et vous voilà devant une institution du quartier : la cantine Café Defensa, inchangée depuis 1930. Entre ses trophées de football et les éternelles discussions de comptoir des habitués avec Gerardo, c’est un véritable témoin de l’atmosphère de quartier du San Telmo qui n’a pas cédé aux sirènes de la mode touristique. À quelques mètres sur Cochabamba, vous avez une milonga tout aussi authentique avec ses murs jaunis et ses tangueros de tous âges réunis dans une même passion.

L’Hipopotamo et le Britanico

En remontant la rue Defensa vers le sud, deux cafés historiques se font face à la hauteur de la rue Brasil : l’Hipopotamo et le Britanico ont vu défiler des générations, chacun fidèle à son poste, malgré des menaces de fermeture qui ont mobilisé tout le quartier il y a peu encore. De vénérables institutions qui valent le détour, pour goûter aux vermouths, ou lire le journal en sirotant un café avec quelques medialunas avec vue sur le parc Lezama.

Où se restaurer

La Brigada

La plus célèbre parilla de San Telmo est san conteste La Brigada, qui n’a plus à faire ses preuves. Si vous n’avez pas réservé, il faut certes parfois s’armer de patience, rançon du succès oblige. Mais cette adresse a su devenir un incontournable avec son ambiance bien populaire et sonore, son plafond entièrement tapissé de maillots de football, et son numéro bien rodé de couper la viande à la cuillère pour épater la galerie. Les prix sont élevés, mais la viande est vraiment d’une qualité supérieure.

Café San Juan

À quelques mètres à droite sur l’avenue San Juan se trouve le fameux café San Juan, qui a fait parler de lui dans le monde de la gastronomie argentine suite aux succès télévisés de son jeune chef Leandro Cristóbal, qui a même ouvert une autre enseigne au 474 de la rue Chile. Il est très agréable de se laisser surprendre par ses fusions audacieuses qui revisitent les classiques de la cuisine argentine. Un seul bémol : la note un peu salée, tout comme les plats d’ailleurs !

Desnivel

L’autre parilla dont la réputation n’est plus à faire de la zone s’appelle le Desnivel en raison de sa petite marche pour y accéder, au 855 de la rue Defensa. C’est le quartier général historique des carnivores santelmistes, et malgré ses grandes salles, il n’est pas rare qu’il affiche complet. Dans une ambiance populaire parfois un peu bruyante, vous pouvez choisir d’en découdre avec un bon bife de chorizo ou un lomo si vous avez des fringales de viande, ou s’aventurer à goûter les abats grillés de l’assortiment d’achuras. Tout est dans son jus, et on en redemande.

Pulperia Quilapan

Votre exploration gastromique approche de son climax culturel. La Pulperia Quilapan vous attend au numéro 1344 de la rue Defensa, quelques mètres plus au sud. Fruit de la passion communicative nourrie par Grégoire Fabre et Tatiana Milchaslki pour la culture des gauchos, ce lieu hors du temps est un véritable bric à brac d’objets qui ont fait l’histoire populaire argentine. Cette demeure qui date de la fondation de la ville présente même des vestiges découverts lors des fouilles archéologiques menées dans les puits des patios ; un véritable musée qui enchantera les curieux. Et les gourmets ne sont pas en reste avec le restaurant qui travaille les spécialités de petits producteurs de la province, avec de nombreuses surprises comme l’inimitable bœuf de Kobé. Les bonus : une programmation culturelle et musicale pleine de surprise, et une jolie boutique de souvenirs bien typiques.

Mash et l'avenue Caseros

Voisin récemment installé aux côtés de la pulperia, Mash décline sur sa carte toutes les saveurs subtiles des currys délicatement concoctés par leur Anglais de chef, l’inénarrable Martyn Scourse. Si vous êtes tentés par un saut en Europe, poursuivez donc un peu encore plus au sud ; après avoir traversé l’avenue Juan de Garay, vous n’en croirez pas vos yeux en retrouvant des façades tout ce qu’il y a de plus haussmanien le long de l’élégante avenue Caseros, qui coupe la rue Defensa au niveau du parc Lezama. Les restaurateurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, et s’y succèdent toute une ribambelle d’adresses proprettes de qualité, où s’offrir un vrai brunch bobo au Bacán, un menu végétarien chez Hierba Buena, dans un cadre plutôt vintage chez Caseros, bistrot au Club Social Deluxe ou guinguette chez La Popular. Vous n’avez que l’embarras du choix, à condition d’anticiper l’addition, qui sera aussi à la hauteur des prix parisiens.

El refuerzo

El refuerzo (Chacabuco 872) est une bonne adresse de quartier, avec ses portions colossales, et ses plats mijotés savoureux. On vous conseille tout particulièrement leur camembert tiède et leurs cassoles de viande de porc mariné. Les amateurs ne s’y trompent pas et une annexe a ouvert ses portes à deux pas (Estados Unidos 758), comme le local original devenait un peu étroit.

Aramburu

Aramburu (Salta 1050) est un restaurant gastronomique situé de l’autre côté de la large avenue 9 de Julio, dans un quartier plutôt aventureux. Un pari réussi qu’a fait le jeune chef Gonzalo Aramburu, certain que sa maîtrise des arcanes de la nouvelle cuisine serait suffisante pour lever le frein de la réputation du quartier. Son menu dégustation est un véritable délice pour les papilles des plus exigeantes, et il a l’une des plus belles caves de la ville.

Où voir un spectacle, sortir et danser

El Viejo Alamacen

La façade coloniale témoigne d’un passé qui se confond avec la fondation de la ville; l’édifice, construit en 1769, abrite d’abord une épicerie dont il tire son nom actuel, puis l’hôpital britannique dans les années 1840 et même la douane de 1850 à 1860 et un refuge pour les blessés de la guerre du Paraguay. Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’il est repris pour des spectacles populaires qui attirent un public bohème. La gloire vient en 1969 quand Edmundo Rivero en fait le temple du tango en y invitant Aníbal Troilo, Osvaldo Pugliese ou encore Roberto Goyeneche pour des concerts qui font date. Des shows de tango de qualité y sont proposés.

Bar Doppelgänger

Doppelgänger (Av. Juan de Garay 500) est un des bars à cocktails pionniers de la capitale ; depuis 2008, il travaille avec passion des alcools importés du monde entier pour offrir des nectars les plus grisants, à base de gins, vodkas, vermouths ou whiskys. Le tout dans une ambiance rétro des plus réussies.

Bebop club

La Trastienda (Balcarce 460) offre une programmation de concerts de célébrités de tous styles musicaux, toujours dans une ambiance exceptionnelle de fête. Sa vaste fosse se prête à des nuits de danse au rythme du show programmé. Dans un autre style, Bebop club (Moreno 364) a su créer une scène de jazz d’excellente tenue à San Telmo, où l’on peut profiter des plus grands interprètes dans une atmosphère tamisée des plus agréables.

Club Museum

Le club Museum (Perú 535) est connu pour son espace démesuré dans lequel on se retrouve les mercredis soir en after work ou les week-ends pour danser sur des musiques électroniques. Son architecture métallique construite en 1906 par les ateliers de Gustave Eiffel est si haute de plafond parce qu’elle accueillait des chantiers de moulins. Il y a de la place pour danser et faire la fête !

Où faire des emplettes

Gabriel O’Campo

À quelques mètres de là, nous vous recommandons la très élégante et farfelue boutique de Gabriel O’Campo, un personnage du quartier qui a su fédérer toute la profession des antiquaires. Il vous ouvre là les portes d’une véritable caverne d’Ali Baba de haut vol ; tapis persans et coiffes à plume d’Indiens y côtoient carapaces de tortues géantes, reliquaires des missions jésuites et malles Vuitton d’origine dans le plus joyeux des capharnaüms.

Galerie Defensa

Vous continuez à arpenter la rue Defensa vers le sud, et vous voilà sur le seuil d’une merveilleuse galerie  des débuts du XIXe siècle. La Galerie Defensa, ancienne demeure de la famille bourgeoise Ezeiza, invite à un voyage dans le temps au hasard de ses échoppes. Le charme de l’ensemble reste entier, avec le sol en damier, et le grand escalier surplombant une petite fontaine. Notre coup de cœur : les deux artisans installés à l’étage au fond du second patio, un coutelier à la passion communicative, et la jeune désigneuse française Adelaïde Araunio, dont les sérigraphies sont de jolis souvenirs.